Pythagore était l’un de ces être exceptionnels qui font leur époque et laissent une marque profonde dans la civilisation à laquelle ils appartiennent, un homme qui, sous d’autres cieux et à d’autres époques, aurait été qualifié de prophète et de génie, voire de divinité. Il fut l’initiateur, en Occident, d’un concept philosophique global, à la fois objet d’étude, modèle de comportement et de développement, et voie vers le divin, un concept que l’on ne peut comparer aujourd’hui qu’au soufisme. Sans avoir laissé aucun écrit, il nous a légué l’enseignement de sa vie même : accéder à ses secrets, c’est d’abord marcher dans ses pas.

Pythagore, par Raffaello

Pythagore par Raffaello, détail de la fresque L’École d’Athènes

Sources

Bien que de nombreux auteurs de l’Antiquité aient rédigé des biographies de Pythagore, seules quatre d’entre elles, datant de l’Antiquité tardive, sont parvenues jusqu’à nous, ce sont celles de :

Porphyre de Tyr (233 – vers 305 après J.-C.), philosophe syrien, de l’école néoplatonicienne, élève de Plotin (c’est ce même Porphyre qui a compilé et mis en forme l’oeuvre de son maître, les Ennéades, un ouvrage de métaphysique méconnu mais d’importance),

Jamblique de Calchis (vers 245 – vers 325 après J.-C.), élève du précédent, auteur de la biographie la plus complète de Pythagore,

Diogène Laërce, philosophe grec du 3e siècle après J.-C., auteur des Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, parmi lesquelles figure celle de Pythagore,

Photius (9e siècle après J.-C.), qui fut patriarche de Constantinople (équivalent du pape pour le religion orthodoxe) et qui nous a laissé la Bibliothèque, un monumental ouvrage de 279 chapitres, chacun d’entre eux étant un résumé de l’oeuvre d’un auteur, dont certains ne sont connus que par l’oeuvre de Photius. La biographie de Pythagore figure en résumé dans la Bibliothèque est anonyme.

Porphyre et Jamblique, philosophes néoplatoniciens, donc dans la mouvance du pythagorisme, ont certainement donné les biographies les plus cohérentes et les plus représentatives de la philosophie de Pythagore.

Ces biographies présentent tant de contradictions les unes avec les autres, tant d’épisodes relatés par l’un et nié par l’autre, qu’il est malaisé d’avancer la moindre affirmation quant aux détails de sa vie, qu’il faut nécessairement conjuguer au conditionnel. Par contre, en ce qui concerne le mode vie du philosophe, sa morale, ses principes, le tableau qu’ils tracent est extrêmement cohérent.

Ces quatre biographies figurent, sous une forme malheureusement tronquée, dans Pythagore, un dieu parmi les hommes aux éditions des Belles Lettres, un ouvrage essentiel sur le premier des philosophes.

Mais on peut trouver l’ensemble de ces textes sur le net, malheureusement uniquement en anglais, dans le site « Complete Pythagoras« .

Par ailleurs, on trouve dans de nombreux ouvrages antiques des références à Pythagore, les plus anciennes figurant dans les Dialogues de Platon, soit une ou deux générations à peine après Pythagore. Toutes ces références sont également souvent contradictoires entre elles ou avec les biographies citées. Ces contradictions peuvent parfois indiquer des épisodes symboliques qui doivent être décryptés.

Paysage de l'île de SamosUn paysage de l’île de Samos : la mer, outremer et turquoise, la végétation maigre laissant affleurer la roche calcaire, les horizons bleuissant dans la brume de chaleur…

Origines et première années en Grèce

Pythagore est né vers 580 avant J.-C., à Samos, une île proche de la côte asiatique de la Grèce, au large de l’actuelle Turquie, et qui appartenait à la région nommée Ionie. Deux traits de sa personne se révèlent dès son jeune âge : sa grande beauté et la discipline qu’il s’imposait, tant physique (régime alimentaire, entrainement physique…) que morale (développement des qualités morales, contrôle de la colère…).

Par des récits extérieurement contradictoires, relatifs à sa naissance, à son aspect physique, à ses dons, tous les biographes s’accordent à décrire une personnalité marquée dès son plus jeune âge par le dieu grec le plus mystérieux et le plus complexe, Apollon, signifiant par là une sorte de parenté spirituelle et symbolisant l’action des forces « lumineuses » (Apollon était le dieu du soleil) sur la nature chthonienne de l’être humain (Apollon a vaincu le serpent Python, symbole des forces terrestres « rampantes »).

Pythagore semble par ailleurs avoir été assidu à l’étude et au culte religieux

Les Voyages

Pressentant des désordres politiques dans sa patrie, Pythagore rejoignit la partie continentale de l’Ionie, à Milet, où il rencontra le sage Thalès, connu à notre époque pour ses travaux en géométrie. Thalès fut le premier grec à être qualifié de sophos, sage (terme venant de sophia, la sagesse), le second étant Pythagore lui-même.

Pythagore fréquenta et reçut l’enseignement d’autres maîtres, Phérécyde de Syros, qui fut le premier Grec à enseigner le concept de l’immortalité de l’âme, et Anaximandre de Milet. Anaximandre professait notamment sur

Sur les conseils de Thalès, qui avait déjà fait ce voyage et en avait rapporté des trésors de connaissances, Pythagore partit pour l’Egypte, en faisant d’abord escale en Syrie, à Biblos et à Tyr (sur la côte de l’actuel Liban) et dans d’autres cités de cette région. Il aimait, paraît-il, se retirer dans le temple de Zeus (la synagogue de Yahvé, construit sur les lieux où officia le prophète Elie) sur le versant occidental du mont Carmel, face à la mer. C’est de là qu’il rejoignit le bateau qui devait l’emmener en Egypte.

La description par Jamblique de cette traversée fait état de la grande impression que Pythagore fit sur les marins qui, écrit-il, « usèrent de mots et d’actions bien plus séants que d’ordinaire entre eux-mêmes et avec lui [Pythagore], jusqu’à ce que le navire arrive très heureusement et dans un calme parfait sur la côte d’Egypte. » (édition des Belles Lettres).

Selon Jamblique, Pythagore passa 22 années en Egypte, puis fut fait prisonnier par les troupes du roi de perse Cambyse (vers -525 – -522) et emmené à Babylone où il resta 12 ans. Il rentra à Samos à l’âge de 56 ans. Ce qui placerait sa naissance vers -569 – -566, mais il faut sans doute considérer ces durées et âge (22, 12, 56) comme symboliques : le nombre 12 laisse entendre que c’est l’astronomie que Pythagore étudia à Babylone. Les 22 années en Egypte peuvent signifier qu’il y a effectué deux cycles d’études, l’une d’eux vraisemblablement selon l’enseignement d’Hermès Trismégiste. Les 56 ans peuvent être analysés par rapport aux 70 années communément accordées pour la durée d’une vie humaine, voire son degré d’avancement spirituel (8 sur une échelle de 10) à son retour à Samos.

Les biographes insistent sur le fait que Pythagore chercha et réussit à s’instruire auprès des prêtres d’Egypte, les hiérophantes phényciens et les mages babyloniens.

Certains auteurs ajoutent que Pythagore aurait également visité l’Inde et la Crète : l’Inde, parce que l’on pense que c’est de l’Inde que Pythagore tira science des nombres, et la Gaule. Ce voyage en Gaule n’est attesté par aucun texte ancien, et vient d’une mauvaise citation de Diogène Laërce. Sur les liens entre druidisme et pythagorisme, évidents pour les spécialistes de la religion celte, d’autres hypothèses ont été avancées.

À Samos

Ses voyages ne s’arrêtèrent pas à son retour à Samos, car, de là, il partir visiter tous les grands sanctuaires, les lieux oraculaires, principalement concacrés à Apollon, et la Crète.

Une jolie histoire relate la manière dont Pythagore aurait commencé à enseigner. Peu après son retour à Samos, et ayant refusé l’invitation du tyran Polycrate à y rejoindre sa cour, il se réfugia dans une grotte. Là, il commença par payer un jeune garçon pour que celui-ci ait la patience d’écouter les leçons qu’il lui donnait. Le prix de celles-ci est passé à la postérité : 3 oboles la leçon. Devant l’enthousiasme de l’élève (qui se serait appelé aussi Pythagore), le maître joua d’un subterfuge pour tester son attachement à l’enseignement : il déclara manquer de moyen et devoir arrêter les leçons. L’élève, alors, proposa de payer les leçons à son tour.

Avec sa mère et son jeune élève, il s’établit dans la colonie grecque de Crotone, située dans le sud de l’Italie, et y créa une école mystique qui aurait eu 218 élèves. Ce nombre doit être, bien entendu, considéré symboliquement, et une analyse pythagoricienne pourrait en révéler la signification. Il mourra dans l’incendie de son école, incendie qui aurait été fomenté par l’un des postulants recalés de l’école de Pythagore, Cylon.

Héritage de l’enseignement de Pythagore

C’est en tout cas cette fin tragique qui permis à l’enseignement de se disperser à travers le monde grec, de l’Italie à l’Asie. On ressent l’influence de Pythagore dans de nombreux passages des Dialogues de Platon. En opposition à l’orthodoxie religieuse de la Grèce antique, Pythagore a enseigné l’existence d’un dieu unique et créateur de l’univers, ce qui justifiait déjà amplement le secret dont il entourait son enseignement : le déni des divinités adorées en Grèce était passible de la peine de mort. Certes, nous ne saurons jamais quelle part de l’enseignement de Pythagore aura survécu, mais, plus que des "faits", c’est une vision lumineuse des nombres, des figures géométriques, des sons et des étoiles, qui nous disent la beauté de l’univers et la grandeur de son créateur, que Pythagore nous a laissée. Il n’y a pas de mystère qui tienne : nous avons tous la possibilité de prendre et de transmettre son héritage spirituel.

Éléments de l’enseignement de Pythagore

Les nombres et les formes, qui n’étaient jusque là considérés que comme des instruments destinés à la comptabilité et la construction, devinrent des symboles mystiques, les bases de la compréhension de l’univers visible et invisible. La musique et l’astronomie jouèrent également un rôle majeur dans l’enseignement pythagoricien, et il semblerait que l’on doive à Pythagore le première « justification » théorique de notre gamme et aussi celles de toutes les traditions musicales. Les lois de l’harmonie musicale restent encore aujourd’hui basées sur ce que l’on tiendrait de lui : une échelle de 7 notes, séparées par 5 tons et 2 demi-tons.