L’Iliade et l’Odyssée dans la traduction de Jean-Baptiste Dugas-Montbel

L’Iliade : Chant 1Chant 2Chant 3Chant 4Chant 5Chant 6Chant 7Chant 8Chant 9Chant 10Chant 11Chant 12Chant 13Chant 14Chant 15Chant 16Chant 17Chant 18Chant 19Chant 20Chant 21Chant 22Chant 23Chant 24
L’Odyssée : Chant 1Chant 2Chant 3Chant 4Chant 5Chant 6Chant 7Chant 8Chant 9Chant 10Chant 11Chant 12Chant 13Chant 14Chant 15Chant 16Chant 17Chant 18Chant 19Chant 20Chant 21Chant 22Chant 23Chant 24

La fin de la colère.

Apollon, d'après un vase antique

Apollon, d’après un vase antique

L’aurore, au voile de pourpre, quittait les flots de l’Océan pour ramener la lumière aux dieux et aux mortels, lorsque Thétis arrive près des navires, portant les riches dons d’Héphaïstos ; elle trouve son fils chéri assis auprès de Patrocle, et pleurant avec amertume ; autour du héros gémissaient aussi ses nombreux compagnons. L’illustre déesse s’arrête auprès d’eux, prend avec tendresse la main d’Achille, et lui dit :

« Mon fils, malgré nos peines, laissons Patrocle sur ce lit de mort, puisqu’il a péri par la volonté des dieux : toi, cependant, accepte ces armes glorieuses, forgées par Héphaïstos, et si belles, que jamais sur ses épaules mortel n’en porta de semblables. »

À ces mots, la divine Thétis dépose aux pieds d’Achille ces armes, d’un travail exquis : elles rendent un son terrible. Tous les Thessaliens sont saisis d’effroi ; ils ne peuvent soutenir l’éclat de ces armes. Mais Achille aussitôt à leur vue éprouve une colère plus vive. Sous ses épais sourcils ses yeux brillent terribles comme la flamme. Prenant dans ses mains ces riches présents du dieu, il s’en réjouit ; et lorsque avec plaisir il a longtemps contemplé ce travail admirable :

« Oui, ma mère, s’écrie-t-il, c’est un dieu qui vous donna ces armes ; de telles armes ne peuvent être que l’ouvrage des immortels, un homme n’aurait pu accomplir ce travail. Je m’armerai donc aujourd’hui ; mais je crains que les mouches ne pénètrent dans les blessures faites par l’airain au noble fils de Ménétios, n’engendrent les vers, ne souillent ce corps (car il est privé de vie), et que les chairs ne soient entièrement corrompues. »

« Mon fils, lui répond la déesse aux pieds d’argent, que de tels soins ne troublent point ton âme ; moi-même j’écarterai de lui ces essaims cruels, ces mouches qui dévorent les héros immolés dans les combats. Quand il reposerait durant une année révolue sur le rivage, ce cadavre serait toujours entier, et même dans un meilleur état. Toi, cependant, appelle dans l’assemblée les guerriers argiens, et renonçant à ta colère contre Agamemnon, pasteur des peuples, arme-toi pour la guerre, et revêts la force. »

En parlant ainsi, Thétis remplit le cœur d’Achille d’une nouvelle audace ; ensuite dans les narines de Patrocle elle fait couler l’ambroisie et le rouge nectar, afin que ses chairs soient incorruptibles.

Alors Achille parcourt les rivages de la mer, et appelle à grands cris les vaillants capitaines des Grecs : tous ceux qui avaient coutume de rester au milieu de la flotte, et les pilotes qui tiennent le gouvernail des navires, et les économes chargés sur la flotte de distribuer les vivres, se rendent au conseil, parce qu’Achille y reparaissait, lui qui depuis longtemps s’était éloigné des batailles cruelles. Deux héros, disciples d’Arès, s’avancent en boitant, l’intrépide fils de Tydée et le divin Ulysse, appuyés sur leurs lances, car ils souffraient encore de leurs blessures. Ils arrivent les premiers, et prennent place dans le conseil ; ensuite vient Agamemnon, roi des hommes, aussi blessé, car le fils d’Anténor, Coon, l’atteignit de sa lance d’airain dans cette mêlée sanglante. Après que tous les Grecs sont réunis, Achille se lève, et dit ces paroles :

« Atride, ce que nous faisons maintenant eût été meilleur pour tous les deux, lorsque, le cœur plein de tristesse, nous nous livrâmes à une violente querelle pour une captive. Ah ! plût aux dieux que, dans mes vaisseaux, Artémis l’eût frappée de ses flèches le jour où je l’enlevai, après avoir détruit la ville de Lyrnesse ! Aujourd’hui tant de Grecs vaincus par les mains des ennemis n’auraient pas mordu la poudre durant les jours de ma colère : c’était favoriser Hector et les Troyens. Ah ! je pense que les Grecs se ressouviendront longtemps de notre querelle. Mais, quels que soient nos chagrins, oublions ce qui est passé, et par nécessité domptons le courroux dans notre cœur : je fais cesser aujourd’hui mon ressentiment ; il ne me faut pas être toujours irrité. Cependant, hâte-toi d’appeler au combat les valeureux Grecs, pour que je sache, en marchant contre les Troyens, s’ils veulent encore rester près de notre flotte. Certes, je crois qu’il goûtera volontiers le repos celui qui, échappant à cette bataille terrible, évitera les coups de ma lance. »

Il dit : et tous les Grecs se réjouissent que le magnanime fils de Pélée ait enfin apaisé sa colère. Alors le roi Agamemnon, sans s’éloigner de son siège, ni s’avancer au milieu de l’assemblée, parle en ces mots :

« Amis, braves enfants de Danaos, disciples du dieu Arès, on doit écouter avec attention celui qui se lève ; il ne convient pas de l’interrompre, ce qui est importun même pour le plus habile. Au bruit confus de la foule, qui pourrait ou parler ou se faire entendre ? la voix la plus sonore est alors étouffée. Je m’adresserai au fils de Pélée ; mais vous tous, Argiens, soyez attentifs, et que chacun de vous pèse bien mes paroles : Souvent les Grecs ont tenu des discours contre moi, et m’ont fait des reproches ; mais je ne suis point coupable : ce furent et Zeus, et le Destin, et Érinnys, errante au sein des ténèbres, qui, dans l’assemblée, remplirent mon âme d’un sauvage aveuglement, le jour où j’enlevai la récompense d’Achille. Mais que pouvais-je alors ? Une divinité a tout conduit, la terrible fille de Zeus, Até, déesse funeste, qui trouble tous les cœurs ; ses pieds sont légers, jamais ils ne touchent le sol ; elle marche sur la tête des hommes pour hâter leur ruine. Ah ! je ne suis pas le seul qu’elle ait opprimé ; jadis elle offensa Zeus, qu’on dit être si fort au-dessus des hommes et des dieux. Héra, quoique son épouse, le trompa par ses artifices, alors qu’Alcmène devait enfanter le vigoureux Héraclès dans la superbe ville de Thèbes. Zeus triomphant disait à toutes les divinités :

« Écoutez-moi tous, dieux, et vous déesses ; je vous dirai ce que dans mon cœur le désir m’invite à révéler. Aujourd’hui même, Ilithye, qui préside aux enfantements, mettra au jour un héros qui régnera sur tous ses voisins ; il est de la race de ces hommes qui sont issus de mon sang. »

« Discours trompeurs, s’écrie la perfide Héra ; jamais tu n’accompliras ces paroles : si tu es sincère, atteste-moi, roi de l’Olympe, par un serment sacré, qu’il régnera sur tous ses voisins celui qui en ce jour naîtra d’une femme, parmi les hommes issus de ton sang et de ta race. »

« Elle dit : Zeus ne reconnut point l’artifice, et prononce le serment qui dans la suite lui devint si funeste. Aussitôt Héra s’élance des sommets de l’Olympe, et vient dans Argos, ville de l’Achaïe ; c’est là qu’elle connut jadis l’illustre épouse de Sthénélos, fils de Persée. Cette femme portait un enfant dans son sein, !e septième mois était accompli : la déesse l’appelle à la lumière, quoique avant le terme ; et, arrêtant Ilithye, elle retarde l’accouchement d’Alcmène. Alors Héra elle-même court annoncer cette nouvelle, et dit au fils de Cronos :

« Puissant Zeus, roi des tempêtes, je veux déposer un secret au fond de ton âme ; il est né ce héros vaillant qui régnera dans Argos : c’est Eurysthée, fils de Sthénélos, et petit-fils de Persée ; il te doit son origine, et n’est point indigne de commander aux Argiens. »

« A ces mots, Zeus éprouve dans son cœur une douleur profonde ; soudain il saisit Até par sa brillante chevelure, et, enflammé de colère, il prononce ce serment terrible : « Que dans l’Olympe et le ciel étoile Até ne reparaisse jamais, elle qui nous frappe tous. »

« En parlant ainsi, Zeus, d’une main vigoureuse, la précipite des cieux, et bientôt elle atteint les terres cultivées par les hommes. Cependant le roi des dieux soupirait sans cesse en voyant son fils accomplissant une tâche honteuse sous les ordres d’Eurysthée.

« De même quand le terrible Hector immolait les Argiens devant les poupes de nos vaisseaux, je n’ai pu méconnaître la déesse Até, par qui d’abord je fus frappé. Mais puisque j’ai commis une faute, et que Zeus m’a privé de ma raison, je veux t’apaiser aujourd’hui et te combler de riches présents. Vole aux combats, Achille ; excite les autres guerriers, et je t’accorderai tous les dons qu’hier, dans tes tentes, te promit le divin Ulysse ; ou, si tu le veux, diffère encore malgré ton ardeur des batailles, mes serviteurs iront dans mes navires, en rapporteront les présents, et tu verras tout ce que je te donne pour te calmer. »

« Puissant Atride, Agamemnon, roi des hommes, lui répond le valeureux Achille, si tu le veux, accorde, comme il est juste, ou retiens tes dons ; cela dépend de toi. Maintenant songeons à la guerre, et sur-le-champ, il ne faut pas perdre ici le temps en discours et en vaines lenteurs, car le travail est encore inachevé : bientôt on verra Achille marcher aux premiers rangs, et de sa lance d’airain renverser les phalanges troyennes. De même, que chacun de vous songe à renverser un ennemi. »

Alors le prudent Ulysse parlant à son tour :

« Quel que soit ton courage, dit-il, ô généreux Achille, ne conseille point aux Grecs, encore privés de nourriture, d’attaquer Ilion et de combattre les Troyens : la bataille ne sera pas de courte durée ; et quand une fois les phalanges auront engagé le combat, sans doute un dieu soufflera une violente ardeur aux deux armées. Ordonne donc que sur les vaisseaux légers les Grecs se rassasient et de pain et de vin, ce qui fait la force et le courage. L’homme privé de nourriture depuis l’aurore jusqu’au coucher du soleil ne peut combattre l’ennemi. Quoique plein d’ardeur pour la guerre, il sent ses membres appesantis ; la faim et la soif le tourmentent, et ses genoux sont sans vigueur. L’homme, au contraire, rassasié de vin et d’aliments, combat pendant tout le jour les soldats ennemis ; son cœur reste intrépide dans son sein, et ses membres ne ressentent la fatigue que lorsque tous ont quitté les batailles. Renvoie donc tes guerriers, et commande-leur de préparer le repas. Agamemnon, roi des hommes, fera porter les présents au sein de cette assemblée, afin que tous les Grecs en soient témoins, et que tu te réjouisses dans ton cœur. Debout au milieu des Argiens, il jurera avec serment que, n’usant point du droit des vainqueurs sur leurs captives, jamais il ne s’unit à Briséis, et que jamais il ne partagea sa couche. Toi cependant, que dans ton sein ton cœur nous soit secourable : ce prince te donnera dans sa tente un repas magnifique, afin que rien ne manque à la réparation. Atride, à l’avenir, montre-toi plus juste envers tout autre guerrier, et songe qu’il n’est point honteux pour un roi d’apaiser le héros qui fut le premier offensé. »

Agamemnon, roi des hommes, lui répond en ces mots :

« J’applaudis, fils de Laërte, aux paroles que je viens d’entendre, car tu dis et tu développes toute chose avec équité. Oui, je veux jurer, mon désir m’y porte, et je ne me parjurerai point devant un dieu. Cependant, qu’Achille diffère encore, malgré son impatience pour les combats ; différez de même, vous tous ici rassemblés, jusqu’à ce que les présents arrivent de ma tente, et que nous immolions les victimes gages des serments. C’est à toi-même, Ulysse, que je confie mes volontés et mes ordres ; après avoir choisi l’élite de tous les jeunes guerriers achéens, apporte de mes navires les dons qu’hier nous promîmes au fils de Pélée : conduis aussi les captives ; et que Talthybios se hâte de préparer, dans le vaste camp des Grecs, le sanglier que nous immolerons à Zeus et au Soleil. »

« Atride, roi plein de gloire, lui répond Achille, dans un autre temps tu pourras mieux te livrer à de tels soins, lorsque la guerre nous laissera quelque repos, et qu’une telle ardeur ne résidera pas dans mon âme. Ils sont étendus sans vie ceux qu’Hector a frappés quand Zeus le comblait de gloire ; et vous nous invitez aux festins ! Je conseillerais donc aux Grecs de combattre à jeun, sans nourriture, et de ne préparer le repas qu’au coucher du soleil, quand nous aurons vengé notre affront. Pour moi, avant ce temps, aucun aliment n’entrera dans mon sein, puisque mon compagnon fidèle a péri ; lui qui repose dans ma tente, percé par l’airain cruel et les pieds tournés vers l’entrée. Nos amis pleurent autour de lui ; quant à moi, aucun soin de ma nourriture n’occupe ma pensée, mais le carnage, le sang, et les funestes gémissements des guerriers. »

« O Achille, fils de Pélée, et le plus brave des Grecs, reprend le sage Ulysse, sans doute tu es bien plus puissant, bien plus fort que moi par ta lance ; mais aussi je te surpasse de beaucoup dans le conseil, car je suis né le premier, et j’ai vu plus de choses. Que ton âme se rende donc à mes avis. Les hommes éprouvent bientôt la satiété du carnage ; d’abord l’airain répand sur la terre de nombreux cadavres, mais bientôt la moisson devient moins abondante, quand Zeus fait pencher ses balances, lui qui est l’arbitre de la guerre parmi les hommes. Non ce n’est point par le jeûne que les Grecs doivent pleurer les morts ; tous les jours de nombreux guerriers périssent en foule : quand donc pourrions-nous respirer ? Mais il nous faut avec un cœur patient ensevelir celui qui succombe, et ne pleurer que pendant un jour. Quant à ceux qui ont échappé à la guerre cruelle, qu’ils songent au breuvage et à la nourriture, afin que sans relâche nous puissions mieux combattre nos ennemis quand nous aurons revêtu l’airain étincelant. Alors, que nul dans l’armée n’attende un second ordre, cet ordre serait funeste à celui qui resterait près des navires ; mais tous en foule élançons-nous et livrons aux guerriers troyens un combat terrible. »

Il dit, et il se fait suivre par les deux fils du vénérable Nestor ; Mégès, issu de Phylée, Thoas, Mérion, Lycomède, fils de Créon, et Mélanippos. Ils se rendent tous dans la tente d’Agamemnon, fils d’Atrée : aussitôt l’ordre donné l’œuvre fut accomplie. Ils apportent de la tente les sept trépieds qui furent promis, vingt vases resplendissants et douze coursiers : ils conduisent aussi sept captives habiles en toutes sortes d’ouvrages ; la huitième est Briséis, d’une éclatante beauté. Ulysse les précède portant les dix talents d’or qu’il a pesés ; et les jeunes guerriers chargés des autres présents les déposent au milieu de l’assemblée. Agamemnon se lève ; Talthybios, dont la voix est semblable à celle des dieux, tient le sanglier de ses deux mains, et se place devant le pasteur des peuples. Alors Atride tire le coutelas suspendu toujours auprès du long fourreau de son glaive, et pour les prémices coupe les soies sur la tête du sanglier, puis, en élevant les mains, il implore Zeus. Tous les Argiens gardent le silence, et, rangés en ordre, ils écoutent avec respect leur roi, qui, les regards attachés sur la voûte immense des cieux, prononce ces paroles :

« Maintenant, j’atteste d’abord Zeus, le plus grand et le plus puissant des dieux ; j’atteste la Terre, le Soleil, et les Furies, qui, dans les enfers, punissent les hommes parjures, que jamais je n’ai porté mes mains sur la jeune Briséis, sous le prétexte de ma couche ou de tout autre motif ; mais que toujours elle fut honorée dans mes tentes : si j’ai fait un faux serment, que les dieux m’accablent des maux nombreux réservés à celui qui les offense en violant sa foi. »

Il dit, et plonge le fer dans le sein de la victime ; Talthybios, d’une main vigoureuse, la précipite dans le gouffre des mers pour être la pâture des poissons ; ensuite Achille, debout au milieu des guerriers argiens, s’écrie :

« Puissant Zeus, que d’infortunes tu répands sur les hommes ! Non, sans doute, jamais Atride n’eût excité la colère dans mon sein ; jamais il n’eût enlevé malgré moi cette captive, si Zeus n’eût pas résolu la mort d’un grand nombre d’Achéens. Cependant allez prendre le repas, et préparons-nous au combat. »

À ces mots, Achille rompt l’assemblée ; tous se dispersent, et chacun regagne son vaisseau. Les braves Thessaliens s’emparent des présents, les portent vers le navire d’Achille, les déposent dans les tentes, et placent les captives. Des serviteurs fidèles conduisent les coursiers vers les autres troupeaux.

Aussitôt que Briséis, semblable à la belle Aphrodite, aperçoit Patrocle déchiré par le cruel airain, elle entoure le héros de ses bras, et pousse de profonds gémissements ; de ses mains elle déchire sa poitrine, son cou délicat, son charmant visage ; et cette femme, belle comme une déesse, s’écrie en pleurant :

« O Patrocle, toi, l’ami le plus cher d’une infortunée ! je te laissai plein de vie quand je quittai les tentes d’Achille, et maintenant, à mon retour, je te retrouve mort, prince des peuples ! Ah ! comme pour moi le malheur succède sans cesse au malheur ! L’époux auquel m’avaient unie mon père et mon auguste mère, je l’ai vu devant nos remparts frappé d’une lance aiguë ; mes trois frères chéris, et nés de la même mère que moi, touchèrent aussi à leur dernier jour. Hélas ! quand l’impétueux Achille immola mon époux, quand il ravagea la ville du divin Mynès, tu ne voulais pas que je répandisse des larmes ; tu me disais qu’un jour je serais l’épouse du noble Achille, qu’il me conduirait dans la Phthie sur ses navires, et qu’il célébrerait mon mariage parmi les Thessaliens. Non, je ne cesserai point de pleurer ta mort, toi qui fus toujours doux envers moi. »

Ainsi parle Briséis en versant des larmes ; près d’elle les autres captives gémissent, en apparence, sur Patrocle, mais réellement sur leurs propres malheurs. Les plus illustres des Grecs entourent Achille, et le supplient de prendre le repas ; mais il s’y refuse, et dit en soupirant :

« Je vous en conjure, et si mes amis fidèles veulent m’obéir, ne me pressez pas de ranimer d’abord mon cœur par la nourriture et le breuvage, car une profonde douleur s’est emparée de moi ; j’attendrai jusqu’au coucher du soleil, je puis le supporter. »

En parlant ainsi, Achille congédie les autres princes. Cependant les deux Atrides, le divin Ulysse, Nestor, Idoménée, et le vieux guerrier Phénix, restent auprès de lui, pour adoucir son chagrin cruel ; mais l’âme d’Achille ne trouvera pas de soulagement avant qu’il se soit plongé au sein des batailles sanglantes : livré à de cruels souvenirs, il soupire avec amertume, et s’écrie :

« Hélas ! naguère c’était toi, infortuné, et le plus cher de mes compagnons, toi qui dans ma tente, plein de zèle et de soins, préparais nos repas abondants, lorsque les Grecs se hâtaient de porter une guerre terrible aux héros troyens. Maintenant tu reposes percé par le fer ; mon cœur cependant, qui ne regrette que toi, refuse le breuvage et la nourriture, notre soutien intérieur. Non, je n’éprouverais pas une plus vive douleur lors même que j’apprendrais la mort de mon père, qui maintenant dans la Phthie verse des larmes amères, par le désir qu’il a de voir son fils, tandis que sur une terre étrangère je combats les Troyens pour l’odieuse Hélène ; ou lors même que j’apprendrais le trépas de mon enfant chéri qu’on élève à Scyros, si toutefois le beau Néoptolème respire encore. J’espérai longtemps au fond de mon cœur que seul je périrais loin de la fertile Argos, sur les rivages d’Ilion ; que toi, Patrocle, tu retournerais dans la Phthie, et que, sur un léger navire, tu ramènerais mon fils de Scyros ; que tu lui ferais connaître toute chose, mes trésors, mes esclaves, et mon riche palais : car peut-être Pélée n’existe plus ; ou s’il traîne un reste de vie, accablé par la vieillesse pénible, sans cesse il attend le funeste message qui l’instruira de mon trépas. »

Ainsi parlait Achille en pleurant. Près de lui soupiraient les chefs de la Grèce au souvenir de tous ceux qu’ils laissèrent dans leurs maisons. Le fils de Cronos, en les voyant plongés dans la douleur, est ému de pitié, et soudain il dit à Athéna ces mots rapides :

« Ma fille, quoi ! tu abandonnes entièrement ce héros ? dans ton cœur n’est-il donc plus d’amour pour Achille ? Assis devant les poupes élevées de ses navires, il pleure son compagnon ; et tandis que les autres prennent le repas, lui reste à jeun et sans nourriture. Va donc, verse dans son sein le nectar et la douce ambroisie, pour que la faim ne s’empare pas de lui. »

Par ces mots il excite l’ardeur d’Athéna, qui souhaite de le secourir. Telle que le milan, aux ailes étendues, à la voix éclatante, elle s’élance de l’Olympe, en traversant les airs ; déjà dans le camp les Grecs revêtaient leur armure : elle répand dans le sein du héros le nectar et la douce ambroisie, pour que la faim cruelle ne s’empare pas des membres d’Achille. Soudain la déesse revole dans les palais de son glorieux père, et les Grecs se dispersent loin des légers navires. Comme du sein de Zeus les flocons abondants d’une neige glacée volent au souffle de Borée, qui dissipe les nuages, aussi nombreux sortaient des vaisseaux, et les casques éblouissants, et les boucliers arrondis, et les fortes cuirasses, et les lances de frêne ; leur éclat monte jusqu’aux cieux, et toute la terre sourit aux éclairs de l’airain ; un bruit sourd retentit sous les pas des guerriers.

Parmi ces héros s’arme le divin Achille : ses dents ont grincé, ses yeux brillent comme la flamme, son âme est en proie à une douleur que rien ne peut adoucir, et, dans sa rage contre les Troyens, il revêt les présents d’un dieu, et que Héphaïstos forgea lui-même.

D’abord il entoure ses jambes de riches jambarts, que fixent des agrafes d’argent ; il place la cuirasse sur sa poitrine, et suspend à ses épaules un glaive d’airain enrichi d’argent ; il saisit ensuite l’immense et fort bouclier, d’où jaillit une vive lumière semblable à celle de la lune. Ainsi de la haute mer paraît aux nautoniers la flamme d’un feu brillant qui fut allumé sur les montagnes en un lieu solitaire ; mais les tempêtes emportent les matelots malgré eux, loin de leurs amis, sur la mer poissonneuse : tels sont les feux qui dans les airs jaillissent du riche et superbe bouclier d’Achille. Enfin il prend et pose sur sa tête un casque pesant, dont la crinière épaisse resplendit comme un astre, et l’on voit ondoyer la chevelure d’or que Héphaïstos à rassemblée au sommet de ce casque. Le divin Achille s’essaye lui-même dans cette armure pour voir si elle s’adapte à sa taille, et si ses membres agiles pourront s’y mouvoir : comme des plumes légères, elle enlève ce chef des peuples ; puis il sort de son étui le grand, le fort et terrible javelot de son père : nul parmi les Grecs ne peut le brandir, Achille seul sait manier cet énorme frêne, qu’autrefois au père de ce guerrier Chiron apporta des sommets du Pélion pour être la mort des héros. Alcime et Automédon placent les chevaux sous le joug, qu’ils lient avec de riches courroies ; ils mettent le mors dans la bouche des coursiers, et allongent les rênes en arrière, jusqu’au siège solide. Automédon d’une main saisit le fouet éclatant, et s’élance sur le char ; Achille tout armé y monte après lui : il brille par son armure comme le soleil éclatant, et, d’une voix formidable, il adresse ces paroles aux coursiers de son père :

« Xanthe et Balie, noble race de Podargos, songez à ramener votre guide au milieu des Grecs, quand nous serons las de la guerre ; et, comme Patrocle, ne le laissez point périr ici. »

Le brillant coursier déjà soumis au frein, Xanthe incline la tête, et lui répond aussitôt ; toute sa crinière, flottant sur le collier et sur le joug, tombait jusqu’à terre ; ce fut la déesse Héra qui lui donna la voix :

« Nous te sauverons aujourd’hui, terrible Achille ; mais le jour de ta mort approche, et ce n’est point nous qui en serons coupables, mais une divinité puissante et l’inévitable destinée ; ce n’est point non plus par notre lenteur ou notre paresse que les Troyens arrachèrent les armes des épaules de Patrocle : un dieu puissant, né de la blonde Léto, l’immola aux premiers rangs, et combla de gloire Hector. Quand nous volerions aussi vite que Zéphyr, qu’on dit être le plus rapide des vents, ton destin n’en est pas moins de périr sous les coups d’un dieu et d’un héros. »

À ces mots, les Furies arrêtent sa voix ; alors Achille, indigné, lui répond :

« Xanthe, pourquoi me prédire la mort ? Cela ne te convient pas. Je sais que mon destin est de périr ici, loin de ma mère et d’un père chéri ; cependant je ne m’éloignerai point avant que les Troyens ne soient rassasiés de combats. »

Il dit, et jetant de grands cris, le héros pousse aux premiers rangs ses coursiers vigoureux.

Fin du chant 19 de l’Iliade

(Traduction de Jean-Baptiste Dugas-Montbel, 1828 –
Corrections Kulturica : re-hellénistation des noms propres)