Frontispice de la première édition des Variations Goldberg

Frontispice de la première édition des Variations Goldberg

L’histoire d’une composition

La genèse des Variations Goldberg, ce monument de la musique pour clavier, a donné lieu à quelques erreurs d’interprétation. On a reproché au premier biographe de Bach, Johann Nikolaus Forkel, qui tenait ses informations principalement de deux fils de Bach, Wilhelm Friedemann et Carl Philipp Emmanuel, de s’être parfois laissé aller à une réécriture romanesque de la vie de Johann Sebastian Bach.

Toutefois, si l’on fait abstraction des exagérations hagiographiques, ordinaires dans les biographies d’artistes, le texte de Forkel relatif aux Variations Goldberg (et que l’on trouvera sous ce lien) nous semble très enseignant et sans doute assez fidèle à la réalité.

Les rares certitudes résident dans la parution attestée, en 1741 ou 1742, de ce Clavier Übung (ce qui signifie « exercices pour le clavier »), composé d’ « une Aria et de diverses variations pour clavecin à deux claviers » (Clavier Ubung bestehend in einer ARIA mit verschiedenen Verænderungen vors Clavicimbal mit 2 Manualen) écrites « pour la récréation de l’âme des amateurs » (denen Liebhabern zur Gemüths Ergeizung) par Jean-Sébastien Bach.

Johann Gottlieb Golberg, né en 1727, était le jeune claveciniste (il avait donc 14 ans au moment de la publication des Variations) de la suite du comte Kayserling. Il fut élève de Bach à Leipzig. Ce virtuose mourut à l’âge de 29 ans.

Forkel décrit, en demi-teintes sous une couche de dorures et de cire, la situation du jeune prodige, au service de l’un des grands de ce monde, le suivant partout dans ses voyages et régulièrement réveillé en pleine nuit pour le distraire de ses insomnies, alors qu’il faisait partie de l’élite des musiciens d’Europe. Mais aussi celle de ce « grand », envoyé de cours en cours au service tsar, alors qu’il était malade.

Forkel est également très précis à propos des circonstances de la commande et le but que poursuivait Bach en composant cette oeuvre :

La signification des Variations

Pour comprendre cette signification, il semble donc qu’il faille se pencher sur le sens de de cette expression étrange pour qualifier une composition musicale, pour la « récréation de l’âme des amateurs ».

Le mot allemand Gemüth (ou Gemüt dans une orthographe moderne) ne peut être traduit simplement. Il n’est pas deux dictionnaires qui en donnent des traductions identiques. Selon les contextes, il peut être traduit par esprit, âme, moral, tempérament, nature, naturel, coeur… Il désigne en tout cas la part invisible de la nature humaine, son état d’esprit, le moteur de ses actions et le siège de ses émotions, mais non celui de ses pensées, de ses réflexions. Etymologiquement, il vient de Mut, qui signifie courage, avec des nuances d’énergie, de désir, de confiance.

Quant à Ergeizung, c’est un mot tombé en désuétude, et qui ne doit pas être rapproché de Geiz, qui peut-être traduit soit par « avarice », soit par « chèvre ». Le sens ancien de ce terme est « récréation », mais pas dans le sens de « divertissement ». Si l’on étudie l’étymologie de ce dernier terme, sous la forme du verbe « divertir », on verra qu’il a un sens voisin de « se détourner » : l’esprit, pour ressentir une impression de repos, se détourne de son sujet d’attention pour en adopter un autre, généralement plus léger, que l’on nomme « divertissement ». Cela ne repose pas réellement l’esprit, ni ne le nourrit : c’est comme si, au niveau du corps, après une longue course à pied, on soulevait des poids avec les bras. On a l’impression de « retrouver de l’énergie », alors qu’on ne fait qu’utiliser celle d’un réservoir qui n’avait pas encore été vidé.

Le sens d’Ergeizung est celui de re-création : on apporte à l’âme la nourriture, le repos dont elle a besoin pour se renouveler, comme un être humain mange, boit, se repose pour renouveler son énergie, son « courage » (on en revient donc bien à l’un des autres sens de Gemüth).

C’est donc une définition très spéciale de la musique, une définition pythagoricienne, quasi-mystique : elle n’est pas un divertissement, une petite chose pas très sérieuse visant à détourner l’esprit humain de ses devoirs (et c’est cette définition, qui a toujours été combattue par les factions religieuses fanatiques – on parle bien de « musique de variété »). La musique peut être bien plus que cela, elle peut être une nourriture pour l’âme.

Cette musique, qui s’adresse à l’âme, la calme et la repose. Alors, nous pouvons redresser les erreurs d’interprétation sur le texte de Forkel. Les Variations Goldberg n’ont pas été composées pour « endormir » ni pour « divertir » l’ambassadeur Kayserling, mais pour lui « reconstituer l’âme », peut-être aussi bien qu’une nuit de sommeil !

Cette conviction du pouvoir de la musique était l’un des points qui caractérisaient les idées de la Réforme, et notamment, de l’un de se principaux artisans, Calvin, qui a laissé de nombreux écrits sur la musique et sur sa nécessité dans l’exercice du culte. Alors que la Contre-Réforme basait cette influence sur les textes que la musique véhiculait, la Réforme, quant à elle, donnait à la musique de son temps une nouvelle source d’inspiration, l’élévation de l’âme, au centre des oeuvres religieuses de compositeurs tels que Heinrich Schütz et Bach. Mais ici, bien sûr, avec les Variations Goldberg, nous sommes en dehors du religieux, et pourtant, si la signification et le but de la religion sont bien l’élévation de l’homme, alors, nous sommes dans le sens le plus raffiné et le plus vrai de la religion, une religion « naturelle », loin de tous dogme, intransigeance et sectarisme, mais avec une finalité objective.

Un terme figurant sur le frontispice et que nous n’avons pas encore étudié : Liebhaber, « amateur ». Etymologiquement, ce terme vient de Lieb, « amour », et haben, le verbe « avoir ». Il signifie donc « qui a de l’amour », qui est capable d’aimer. Les Variations Goldberg s’adressent donc à des âmes déjà assez raffinées pour éprouver ce sentiment…

Enfin, nous ne saurions trop insister sur le fait que l’écoute de cette oeuvre ne se fait pas nécessairement en concert, ni nécessairement d’un bout à l’autre. Elle est en dehors de nos habitudes d’écoute. Comme Kayserling, il faut écouter une, deux ou trois variations prises au hasard, quand nous sentons notre âme fatiguée, triste ou assoiffée. C’est ainsi qu’elle produit son effet.

Les Variations Goldberg appartiennent à la dernière veine d’inspiration du compositeur. Bach se concentrait alors sur un type de composition plus personnel, une musique élevant l’être humain en dehors de toute religion. Bach ira plus loin avec l’Art de la Fugue, sa dernière œuvre, qui a toujours posé problème quant à l’instrumentation (et qui laisse donc toute liberté aux interprètes). Après avoir passé sa vie à écrire pour les chanteurs, choeurs, solistes et orchestres qu’il avait à sa disposition, au gré des maladies, des départs et des arrivées, des qualités et faiblesses propres à chacun, il semble que Bach nous ait légué, à la fin de sa vie, la quintessence de son art de compositeur, pour des instruments qui n’existaient pas encore…


Lien vers une Discographie sélective