Coup de génie d’un jeune sculpteur, cette oeuvre surpassant le modèle grec a été réalisée par Michel-Ange avant qu’il eût atteint l’âge de 30 ans. Commencée en 1501, elle a été dévoilée le 8 septembre 1504 sur la place de la Signoria à Florence.

Le David de Michel-Ange

Michel-Ange entre 1501 et 1504

Né en mars 1475 en Toscane, d’une famille de petite noblesse florentine désargentée, Michel-Ange, qui manifestait depuis plusieurs années des talents singuliers pour le dessin, a rejoint, en 1488 (il avait donc 13 ans), l’atelier du peintre Ghirlandaio à Florence. Il n’y passera qu’une seule et pénible année, et n’aura sans doute appris, en fait de peinture, qu’à broyer les pigments et à nettoyer les pinceaux de son maître. Mais Michel-Ange est sculpteur, du fond de son être, presque depuis sa naissance puisqu’il passa ses premières années auprès de tailleurs de pierre, et le peu qu’il aura appris dans les ateliers de Ghirlandaio, joint à son génie propre, lui suffiront pour réaliser, plus tard, le manifeste d’un art nouveau, le maniérisme, dans les fresques de la Chapelle Sixtine.

Son art impressionne déjà Laurent de Médicis, aussi connu sous le nom de "Laurent le Magnifique", maître de Florence et mécène. Michel-Ange rejoindra l’école d’art fondée par Laurent en 1490, et il y restera jusqu’à la mort de son bienfaiteur en 1492. Lorenzo donne à Michel-Ange libre accès à toute la collection de sculpures grecques et romaines accumulée par les Medici. C’est tout ce dont aura besoin le jeune homme.

À la mort du prince, lui succède son fils Piero, qui aura une toute autre politique de mécénat, et qui refuse de financer les travaux de Michel-Ange. C’est alors que, après un passage à Bologne, Michel-Ange commencera ses longs aller-et-retour entre Rome, dont les papes successifs vont le submerger de commandes prestigieuses, et Florence qu’il ne cessera jamais d’aimer. Et c’est après un séjour de 4 ans à Rome, où sa Pietà lui a déjà assuré une notoriété considérable, qu’il retourne à Florence et entreprend le David, son oeuvre la plus célèbre, avec les fresques de la Chapelle Sixtine de Rome.

Le combat de David contre Goliath, un épisode biblique

Le combat de David contre Goliath, par Michel-Ange, détail de la Chapelle Sixtine

Le combat de David contre Goliath est un épisode biblique, tiré du premier livre de Samuel.

Deux cents ans après sa sortie d’Egypte et après avoir vécu selon la legislation mosaïque, avec pour seuls représentants de l’autorité des prêtres et des juges, le peuple juif réclama un roi. Saül, le plus grand et le plus beau de tous, fut désigné. Mais il ne resta pas longtemps en état de grâce.

David était le plus jeune fils d’Isaï de Béthléem, et il gardait habituellement les troupeaux de son père. La Bible dit aussi qu’il jouait de la harpe. Lorsque le prophète Samuel vint à Bethléem, c’est néanmoins David qui fut choisi par Dieu pour recevoir l’onction royale.

Les puissants Philistins avaient établi leur camp en vue d’une prochaine bataille. Saül était encore roi, mais, sans l’appui divin, le peuple juif avait peu de chances de l’emporter.

Goliath, un colosse philistin, proposa aux Juifs, plutôt que d’engager toutes les troupes dans la bataille, d’envoyer un seul héros pour un duel dont l’issue déterminerait la victoire.

Seul David, qui était venu au camp non pour se battre mais pour apporter des ravitaillements à ses frères, se porta volontaire. Et le frêle jeune garçon, d’un jet de pierre de sa fronde, terrassa Goliath et apporta la victoire à son peuple. Puis il se saisit de l’épée de sa victime et lui trancha la tête.

Il devint, à la mort de Saül, le second roi d’Israël et le père de la dynastie royale de Jérusalem. Contrairement à son prédécesseur et à son propre fils Salomon, David n’avait pas le goût de la pompe royale. Il dansait devant l’arche et chantait, en s’accompagnant de sa harpe, des psaumes qu’il composait à la gloire de son Dieu bien-aimé.

Le sujet et ses représentations antérieures

"David victorieux" fait partie des quelques sujets bibliques de l’Ancien Testament qui ont été représentés sous forme d’oeuvre d’art. Il fait étrangement écho au thème mythologique de Persée et de la gorgone Méduse.

Parmi les plus grands sculpteurs qui ont précédé Michel-Ange et dont il a pu s’inspirer, deux d’entre eux ont réalisé des David victorieux, Donatello (autour de 1430-1440, à gauche) et Verrocchio (autour de 1475, à droite).

Ces deux statues sont en bronze.

Le David de bronze de Donatello

Le David de Donatello (vers 1430-1440)

Donatello, sculpteur florentin protégé par les Médicis, était considéré comme le plus grand sculpteur de son époque, même s’il a été "balayé par la déferlante Michel-Ange", mais son oeuvre reste admirable, en particulier ses bronzes d’une rare finesse. Artiste plongé dans son époque, il fréquenta et accompagna le travail d’autres artistes et d’architectes, notamment le précurseur Bruneschelli, l’"inventeur" de la perspective.

Outre qu’elle constitue une performance technique, cette sculpture, représentant un homme nu grandeur nature, au corps androgyne et sensuel, affichant un sourire ambigu, frappa les esprits lorsqu’elle fut vue pour la première fois.

Le David de bronze de Verrocchio

Le David de Verrocchio (vers 1475)

Verrocchio est surtout connu, quant à lui, comme maître de Léonard de Vinci. Il était à la fois peintre, sculpteur et architecte mais, devant le talent de son élève (comme l’affirme la légende), il s’inclina et consacra les dernières années de sa vie à la sculpture. En retour, jamais Léonard n’acheva d’oeuvre sculptée. On dit que le modèle du David était le jeune Léonard lui-même.

Ici, les deux sujets portent l’épée et ont à leur pied la tête de Goliath, ce qui est conforme à la lettre de la Bible duquel cet épisode est tiré : David terrassa Goliath d’une pierre lancée par sa fronde, puis se saisit de l’épée de son ennemi vaincu pour l’achever et lui trancher la tête. La nudité de David dans l’oeuvre de Donatello (celle de Verrocchio, plus "décente", n’a pas empêché l’artiste de traiter avec art le torse du jeune héros) est également conforme à la Bible : le roi Saül avait offert à David de porter son armure, mais ce dernier, qui était plus habitué aux brebis qu’aux armes, ôta l’armure et se présenta au combat dans le plus grand dépouillement.

Le Doryphore, modèle attibué à Polyclète

Le Doryphore, modèle attribué à Polyclète – statue romaine, Musée national archéologique de Naples

Contrapposto

Le déhanchement, que l’on nomme, dans le domaine de la sculpture, "contrapposto" ou chiasme, commun aux deux statues, et que l’on retrouvera dans l’oeuvre de Michel-Ange, évoque l’Hermès portant Dionysos enfant, ce chef-d’oeuvre de la « copie romaine ». L’ »inventeur » de ce déhanchement serait le sculpteur grec de l’Antiquité Polyclète.

Si les théories séduisantes des historiens de l’art dans l’Antiquité sont exactes, un certain nombre de sculptures romaines de l’époque impériale seraient des copies des oeuvres d’un même sculpteur, dont on n’a conservé par ailleurs aucun original, Polyclète, sculpteur argien contemporain de Phidias. Ces attributions sont basées sur de brèves descriptions d’auteurs antiques.

Parmi les modèles attribués à Polyclète, le plus cractéristiques est celui du Doryphore (ou porte-lance, voir ci-contre), qui définit le canon de la sculpture antique : 7 têtes de hauteur, 2 têtes de largeur (au niveau des épaules). Comme on peut le constater, ce canon paraît trapu à côté de celui, élancé et nerveux, de la Renaissance, canon fondé par Michel-Ange lui-même.

La statue ci-contre, dont on a retrouvé plusieurs "mêmes", a été découverte lors des premières fouilles d’Herculanum dans la seconde moitié du 18e siècle, dans l’indifférence générale, puis a refait parler d’elle un siècle plus tard lorsqu’on a eu l’idée qu’elle pourrait être une réplique de la statue "parfaite" de Polyclète citée par Pline dans son Histoire naturelle. On est frappé en tout cas des points communs entre elle et le David. Néanmoins, l’oeuvre de Michel-Ange est plus complexe, plus travaillée, et, répétons-le, le canon du sculpteur florentin est plus élancé.

Un détail du David : la tête, vue de face

Une oeuvre de génie

Ce n’est pas l’homme victorieux que Michel-Ange a représenté, ni le futur roi. C’est le jeune homme qui va à la rencontre de son destin : choisi pour affronter Goliath, il a peu de chances « objectives » de vaincre. Sa vie est entre les mains de Dieu, et dépend d’un miracle. C’est un sentiment mêlé de peur et de confiance qui agite le héros, et qui marque le front de la statue. La posture est naturelle, équilibrée, aérienne, concentrée et suggère le mouvement.

Sur un plan purement technique, et même si nous sortons là du domaine artistique, il faut signaler que le bloc de marbre dans lequel Michel-Ange a sculpté son David avait déjà été largement ébauché par un sculpteur qui, voyant que l’oeuvre venait mal, avait finalement abandonné son projet, ce qui rendait la tâche de réaliser une statue complète dans ce bloc presque impossible. Michel-Ange réussit à caler son modèle d’une manière si parfaite que les bords du blocs affleurent au sommet de la tête, à l’épaule et le long de la base.

Un détail du David : la tête

Michel-Ange a réalisé ce coup de maître avant l’âge de 30 ans. Terminée en 1503 et érigée en 1504, à l’aube de la Renaissance, alors que l’artiste était déjà à Rome, ou sur le point d’y partir, appelé par le pape Jules II, cette statue dans le goût florentin lui a assuré une notoriété immédiate. Comme son sujet le roi David, ce jeune génie, par cette victoire inattendue, s’est hissé de son vivant au niveau de la légende.

On pense que c’est un marbrier de Carrare qui fut le modèle de Michel-Ange : il ne faut pas passer à côté de l’évidente jouissance de l’artiste à représenter cet homme, et le traitement des détails – poils, tétons, peau, muscles, sexe – tout témoigne du désir qui l’animait. Mais, contrairement à ses prédécesseurs, Michel-Ange n’a pas joué sur ambiguité, évidente dans les David de Donatello et de Verrocchio, le corps n’est rien moins qu’androgyne. Il s’agit d’un homme fait, éclatant de jeunesse et de virilité.

Par cette oeuvre, Michel-Ange a égalé le génie des grands sculpteurs de la Grèce Antique, tout en créant un nouvel archétype. Comme Phidias, il introduisit dans son travail, parfois, des écarts par rapport aux canons anatomiques, en fonction de l’emplacement que devraient occuper ses sculptures (grossissement des têtes pour les statues placées en hauteur… ici, on peut constater une évidence : la jambe gauche est plus longue que la jambe droite). Peu de sculpteurs ont eu de telles audaces.

Un détail du David : la main droite

Nous sommes donc ici dans un domaine qui est au delà de l’exactitude anatomique, dans une anatomie au service de l’expression. Nous sommes dans l’illusion du réalisme, et non dans le réalisme. Les beaux-arts, par essence, ne sont jamais des copies de la réalité, mais visent à créer une illusion de réalité idéelle. L’artiste recrée le monde à l’image de son imagination.

La statue exposée sur la place de la Signoria à Florence, devant le Palazzo Vecchio, est une copie. L’original se trouve à l’Accademia.

bibliographie

Nous ne saurions conseiller qu’un seul livre sur Michel-Ange, celui de Howard Hibbard : Michel-Ange, Peintre, Sculpteur, Architecte, paru en 1978.

Spécifiquement sur le David, un excellent livre paru à l’occasion de la découverte du modèle en stuc de la statue, Le David de Michel-Ange, par un amoureux du sculpteur, Frederick Hartt. Légèrement décadent, mais totalement passionné.